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31 octobre 2011
Sherlock

Les souliers bicolores : proxénète ou élégant ?

Co-repondent, spectator et compagnie

J’avoue qu’avec ce titre, je ne fais pas dans la dentelle. Il faut dire que tout le monde a un avis très tranché sur les chaussures bi-colores portés par un homme, sans jamais rien y connaître, bien évidemment.

Et généralement, cet avis concernent les sources de revenu du propriétaire des souliers en question, qui viendraient du commerce des charmes de jeunes filles de petite vertu.

Bref, l’homme de la rue n’y va pas par quatre chemin, les chaussures bicolore, « c’est des pompes de maquereau ! »

Cette pseudo évidence posée, allons maintenant au delà de ce qu’un vain peuple pense pour nous interroger sur l’origine et l’histoire de ces souliers.

 Souliers bicolores et spectators

N’importe quel modèle de soulier peut être bicolore, aussi nous concentrerons nous aujourd’hui notre étude à un modèle de soulier bicolore par nature : le « spectator », également nommé « co-respondent »

Certains souliers bicolores ne sont pas des spectators. Par exemple, celui ci comportant une bande centrale contrastée est un saddle.


(Source : saddle John Smith)

 Qu'est-ce qu'un spectator ?

Le bicolorisme ne suffit pas à mon sens à définir un spectator, le patronage est lui aussi concerné : il semble qu’il faille réserver l’appellation « co-respondant/spectator » aux seuls souliers bas, richelieu ou derbies, dont le bout dur et les quartiers arrières sont d’une couleur différente du reste de la chaussure, peu importe qu’il s’agisse d’un modèle à bout droit, ou d’un bout golf.


(Source : Styleforum)

Le plastron peut lui aussi être d’une couleur contrastée.


(Source : Eclectique)

Il arrive que le patronnage se complique, sans pour autant remettre en cause la qualification de « spectator » pour ce modèle.


(Source : Marc Guyot)

Traditionnellement, la partie sombre est en cuir alors que la partie claire est en veau velours, lequel est parfois remplacé par de la toile, plus légère en été.

 {« Co-respondant »} ou {« Spectator » ? : un peu de terminologie

Jusqu’à présent, j’ai utilisé indifféremment les mots « spectator » et « co-respondent » pour qualifier ce modèle. Allons un peu plus loin dans la précision terminologique.

On sait que la Grande Bretagne et les Etats Unis sont « deux peuples séparés par une même langue », selon la phrase d’un humoriste célèbre.

Pas étonnant, donc, qu’au delà de la Manche, ces souliers soient connus comme « co-respondant », alors qu’au delà de l’Atlantique, ce soit des « spectator »

Co-respondant

En anglais, le « co-respondant » est l’amant ou la maîtresse de celui ou celle qui est accusé(e) d’adultère dans le cadre d’un divorce.

Le rapport avec le soulier ? Il est amusant, comme souvent en anglais. On nomme par ironie co-respondant le soulier au patronage original ou aux couleurs contrastées, dont le personnel de l’hôtel se souvient lors d’un procès en adultère :-)

Ceci remonte à une époque (heureusement révolue) où la seule cause de divorce possible était l’adultère. Lors d’un divorce « arrangé », il parait qu’il était d’usage que les deux parties s’accordassent pour que le mari soit « surpris » avec une autre femme. Les garçons d’étage augmentaient ainsi leurs faibles revenus en témoignant lors du procès, d’où le nom qui est resté, même si l’origine est devenue obscure pour la majorité de la population.

Une légende veut que le terme ait été inventé lors d’une visite du Prince de Galles (plus tard Edouard VIII) aux Etats Unis. Il arborait ce type de souliers, et comme il devait abdiquer avant son sacre pour épouser l’américaine Wallis Simpson qui était divorcée...

En fait, le terme se trouve déjà dans des catalogues de souliers de la fin du XIXem siècle pour désigner ce type de souliers bicolores.

Spectator

En anglais des états unis, ce type de souliers est donc nommé spectator, sans que pour le moment j’ai pu en déterminer avec certitude l’origine précise.

Il semble que, ce type de soulier étant lié au sport, il ait été porté également par les spectateurs de manifestations sportives... d’où le nom « spectator »...

On raconte que, lors des courses de chevaux ou des compétitions de polo, les tâches de boue étaient moins visibles sur les parties sombres des souliers que sur les parties claires, d’où la répartition des couleurs sur ce type de chaussure

 Histoire du modèle

Il semble que l’origine de ce modèle de soulier date du milieu du 19em siècle mais qu’il n’ait atteint le sommet de sa gloire que pendant l’entre deux guerres. Son apparition est contemporaine de la disparition progressive des guêtres, qu’il remplace plus ou moins visuellement. En effet, les parties claires du spectator recouvrent globalement les mêmes zones du pied que la guêtre.

C’est le bottier anglais John Lobb qui se prétend l’inventeur du co-respondant en 1868, comme soulier pour jouer au criquet.

Très rapidement, le spectator devient le synonyme de souliers de vacances ou de souliers de fin de semaine à la belle saison. Nul doute que l’élégant Hercule Poirot ait pu porter des co-respondents avec son costume de lin grège dans « Morts sur le Nil », mais ici c’est Hasting qui s’y colle avec son pantalon de flanelle gris.

A cette époque, le co-respondent faisait partie de la panoplie de tout homme élégant, qui le portait aussi avec un pantalon clair et une chemise ouverte, éventuellement garnie d’un foulard.

Il est aujourd’hui encore très répandu sur les greens, les golfeurs choisissant souvent ce modèle pour y faire apposer les griffes nécessaires à l’exercice de cette activité, en concurrence avec cet autre modèle avec un plastron à frange.

 Le Jazz et la java

Après la première guerre mondiale, le spectator noir et blanc se répand dans les milieux du jazz. Il semble que ce soit une allusion à peine voilée au métissage culturel qui règne alors dans ce milieu, alors que la société américaine est encore largement raciste.

Les mauvais garçons l’apprécient aussi, et des spectator associés à un costume à rayures larges suffisent à vous déguiser immédiatement en gangster période « Eliot Ness ».

 Tiens, voilà le colonial...

 [1]

En France, ce type de soulier est parfois connu sous le nom de « colonial » En fait, cette appellation semble réservée aux souliers qui sont à la fois bicolore Et bimatière, la partie claire étant une toile qui permet au pied de respirer, d’où l’origine du mot colonial.

Cette terminologie semble aujourd’hui plus ou moins abandonnée, au profit de l’anglophone « spectator ».

 En guise de conclusion

Summum de l’élégance pour les uns, horreur sans nom pour les autres, les spectators laissent rarement indifférents. Il est vrai que ce n’est en aucun cas un soulier sobre.

Encore que j’apprécie beaucoup les chaussures Vass, avec leur forme massive, il me semble que le spectator s’accommode bien mieux d’une forme plus fine que celle ci :

Pour finir, j’ai un peu l’impression que ce type de soulier n’a plus guère sa place aujourd’hui dans la garderobe de l’homme moderne, sauf chez les rares amateurs épris d’originalité que nous sommes.

Il oscille entre le casual (ce qu’il fut) et le formel (qu’il n’est pas). Pourtant, à le voir réapparaître chez plusieurs chausseurs de qualité, on peut espérer le voir revenir à la mode... qui est un éternel recommencement !

Notes

[1] Que le prude lecteur nous pardonne cette allusion ô combien grivoise. Pour les âmes délicates, je parle du titre. Si ça ne vous dit rien, vous faites une recherche sur ces termes dans google à vos risques et périls :-)